Enlèvements et cryptomonnaies : La « psychose » des investisseurs face au risque physique
La montée en puissance des actifs numériques a fait naître une nouvelle forme de criminalité, brutale et directe. Loin des piratages informatiques sophistiqués, le « crypto-jacking » physique ou les enlèvements ciblés inquiètent les détenteurs de Bitcoin et d’altcoins.
Récemment, Eric Larchevêque, cofondateur de Ledger, alertait sur une véritable « psychose » s’installant au sein de l’écosystème, réclamant des « peines exemplaires » pour ces actes de banditisme.
En tant qu’avocat, il est essentiel d’aborder ce sujet non pour effrayer, mais pour informer sur la réalité juridique de ces crimes et, surtout, sur les mesures de « discrétion patrimoniale » indispensables à votre sécurité.
1. De la cybercriminalité au grand banditisme
Contrairement aux comptes bancaires traditionnels, les cryptomonnaies sont des actifs au porteur. Celui qui détient la clé privée détient les fonds. Cette caractéristique, qui fait la force de la blockchain, est aussi sa principale vulnérabilité physique.
Les criminels ont compris qu’il est techniquement plus simple de menacer physiquement un individu pour obtenir ses codes d’accès (la fameuse « attaque à la clé à molette ») que de tenter de pirater un protocole sécurisé.
Une qualification pénale lourde
Juridiquement, ces agressions ne sont pas de simples vols. Selon les circonstances (durée de la retenue, violences exercées), les faits peuvent être qualifiés de :
- Extorsion avec arme ou en bande organisée (crime passible de 20 à 30 ans de réclusion criminelle).
- Enlèvement et séquestration (crime passible de 20 ans à la perpétuité selon la durée et les circonstances).
- Actes de torture et de barbarie si des violences physiques graves sont exercées pour obtenir les clés privées.
Comme le souligne Eric Larchevêque, la justice doit traiter ces affaires avec la plus grande sévérité, ces actes relevant du grand banditisme et non de la simple délinquance financière.
2. L’erreur fondamentale : L’affichage de richesse
La majorité des affaires récentes ont un point commun : la victime avait, directement ou indirectement, signalé sa possession d’actifs numériques.
Dans le monde physique, peu de gens se promènent en annonçant le solde de leur compte en banque. Dans le monde crypto, la culture du « flex » (afficher ses gains) sur les réseaux sociaux expose les investisseurs à un risque réel.
Le conseil de l’avocat : L’OpSec (Sécurité Opérationnelle)
La protection juridique commence par la prévention. La règle d’or est la confidentialité.
- Discrétion absolue : Évitez d’évoquer vos montants investis, même dans des cercles privés ou professionnels élargis.
- Anonymat numérique : Ne liez pas votre identité réelle à vos portefeuilles publics sur les réseaux sociaux.
- Séparation des actifs : Ne conservez pas la totalité de vos fonds sur un support accessible immédiatement (téléphone, Ledger transporté sur soi).
3. Comment se protéger techniquement et juridiquement ?
Au-delà de la discrétion, des mécanismes existent pour limiter l’impact d’une contrainte physique.
Le « Plausible Deniability » (Déni plausible)
Il s’agit de structurer vos portefeuilles (notamment via des phrases de passe additionnelles sur les hardware wallets) pour qu’en cas de contrainte, vous puissiez débloquer un portefeuille « leurre » contenant une somme minime, tout en gardant le portefeuille principal invisible et inaccessible.
La détention via des structures sociétaires
Si vous gérez des montants importants, la détention en nom propre est un facteur de risque. Transférer la propriété des actifs à une société civile ou commerciale, avec une gouvernance nécessitant plusieurs signatures (Multi-Sig) pour valider une transaction, offre une barrière de sécurité supplémentaire.
- L’avantage : Même sous la menace, vous ne pouvez pas techniquement transférer les fonds seul.
4. Que faire en cas d’agression ?
Si le pire survient, la réaction juridique doit être immédiate pour espérer une traçabilité des fonds.
- Dépôt de plainte immédiat : Il est crucial de saisir les services de police ou de gendarmerie spécialisés (comme le C3N ou l’OCLCTIC).
- Traçabilité Blockchain : Contrairement aux espèces, les mouvements crypto sont traçables. Votre avocat peut mandater des experts en analyse blockchain pour « marquer » les fonds volés. Cela empêchera les criminels de les liquider facilement sur des plateformes d’échange (CEX) qui respectent les procédures KYC/AML (Anti-Blanchiment).
- Constitution de partie civile : Elle permet d’accéder au dossier, de suivre l’instruction et de demander réparation du préjudice matériel et moral (traumatisme).
Conclusion
La « psychose » évoquée par les acteurs du secteur est une réaction à une menace réelle, mais gérable. La cryptomonnaie impose une responsabilité individuelle qui dépasse la simple gestion financière : elle englobe votre sécurité physique.
En tant qu’avocat, je recommande une approche pragmatique : une discrétion totale sur vos avoirs et une sécurisation technique de vos accès. Le droit pénal est armé pour punir sévèrement ces crimes, mais la prudence reste votre meilleure protection.